Sous la direction de Aminata KANE et Moussa SAMBA
Depuis plusieurs années la question de la valorisation des savoirs endogènes est
suspendue aux lèvres des académiciens et des organisations non gouvernementales (ONG).
Pendant longtemps, ils avaient, semble-t-il, négligé la contribution de ce type de patrimoine à la
science. Ces réflexions ne sont pas nouvelles au regard de l’histoire qui les conditionne, d’autant
plus que ces savoirs suscitent des orientations épistémologiques, sociales, politiques et
médiatiques. La marginalisation des savoirs endogènes aurait pour départ la traite négrière
(M’Bokolo, 1998), les questions liées au droit colonial, le code noir des indigènes (Doguet, 2009)
et la mission civilisatrice qui sous-tendait l’idée d’élever les civilisations inférieures au niveau de
la civilisation occidentale Dans la même veine, le manque de consensus sur leur dénomination,
tantôt considérées comme des savoirs traditionnels, savoir locaux (Geertz, 1986), savoirs
vernaculaires, savoirs autochtones (Barrou & Crossman, 2001), savoirs indigènes, savoirs
endogènes (Hountondji, 1994) témoigne de l’intérêt qu’ils suscitent et l’importance de trouver
une définition englobante pouvant satisfaire les détenteurs de ces savoirs et les scientifiques
notamment avec les travaux amorcés sur leur possible classification (Agrawal, 2002).
Il existe différents projets qui s’inscrivent dans un processus de valorisation de ces
savoirs, notamment ceux des Nations Unis (19921) d’une part qui reconnaissent que « les
communautés locales et des populations autochtones dépendent étroitement et
traditionnellement des ressources […] sur lesquelles sont fondées leurs traditions et qu’il est
souhaitable d’assurer le partage équitable des avantages découlant de l’utilisation des
connaissances (endogènes), des innovations et des pratiques traditionnelles intéressant la
conservation de la diversité biologique et l’utilisation durable de ses éléments ». Ceux de l’Unesco
(19722, 20033, 20054) qui à travers son programme « Systèmes de savoirs locaux et autochtones »
d’autre part, insiste sur la dimension matérielle et immatérielle des savoirs endogènes en les
considérants comme des « pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire
– ainsi que des instruments, objets, artefacts et espaces culturels » […] que les communautés, les
groupes et, […] les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel.
Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, et « recréé en
permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec
la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant
ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine » (Unesco, 2003).
Ainsi, Béatrice Collignon (2005), dans le Bulletin de l’Association de géographes français, stipulait
que les travaux en ethnoscience des années 1950, ainsi que ceux Claude Lévi-Strauss (La pensée
sauvage) ont montré que « les savoirs vernaculaires sont une construction intellectuelle et ne
peuvent être réduits à une praxis fondée sur l’expérience empirique. (Les savoirs endogènes)
s’élaborent dans un mouvement de mobilisation conjointe d’unités d’informations de types très
divers issues de l’expérience, de raisonnements abstraits relevant […] de réflexions d’ordre
philosophique, de la spiritualité
́ individuelle et collective, de croyances, de rêves et d’émotions
qui, ensemble, forment ces savoirs » (Collignon, 1996). Cette dimension matérielle et
immatérielle tend à propulser des réflexions sur les techniques et méthodes de conservation pour
la raison qu’ils font partie du patrimoine socio-culturel africain. Les travaux de Hountondji(1994)
ont joué un rôle important dans la déclinaison d’un cadre définitionnel des savoirs endogènes et
à les différencier des savoirs exogènes. Les organismes internationaux tels que l’Unesco, le
Codesria, Enda tiers monde, l’Institut des Mondes Africains (IMAF), etc. ont compris les enjeux
patrimoniaux et identitaires qui les sous-tendent. Cette prise de conscience a donné naissance à
des initiatives importantes ambitionnant dans ce même sillage l’enseignement des langues
locales puisque les savoirs endogènes ont la particularité d’être transmis par ces biais.
Cet appel à contribution s’inscrit dans la continuité des préoccupations philosophiques
de Valentin Yves Mudimbe, qui prône la construction d’une “science autochtone” qui chercherait
à appréhender les réalités socio-culturelles africaines en réinventant l’Afrique. Il est question
d’une déconstruction critique des discours sur l’Afrique en reconstituant la Bibliothèque coloniale
qui impliquerait la “fabrique” d’une archéologie des représentations de l’Afrique en dépassant les
discours universalistes dominant portés par les « polices discursives » (Mudimbe, 1988 : 34). Car,
en effet, pour l’auteur, « constituer la discursivité en objet, c’est supposer qu’en toutes
circonstances il n’est pas possible de dire n’importe quoi, n’importe comment et en n’importe
quel lieu, et que ces coordonnées définissent une identité énonciative. Dans l’espace discursif, le
même se constitue dans l’autre, le dehors investissant le dedans par le geste même qui l’expulse.
Le discours ne peut être reconnu et cru que s’il peut offrir la preuve du contraire. Le discours n’a
raison que dans la mesure où l’on croit que c’est bien l’autre qu’il détruit et non son simulacre »
(Bisanswa, 2000). Il est donc question d’investir les sciences humaines et sociales en analysant le
regard neuf que peuvent apporter les savoirs endogènes aux études postcoloniales et aux sciences
de l’information et de la communication dans la mesure où ils émanent de pratiques
communicationnelles invitant à des réflexions sur les modalités d’appropriation, mais surtout sur
la manière dont ces savoirs se construisent, se transmettent et se pratiquent au sein des
communautés. Cet appel se propose de faire un examen critique sur l’adhésion, la contribution et
la posture éthique et scientifique des chercheurs s’intéressant à ces savoirs.
Le cadre thématique de cet appel sera décliné sous six (6) axes. Que pouvons-nous
apprendre des savoirs endogènes ? Doit-on parler de savoirs ou de connaissances endogènes ?
Comment peuvent-ils modifier le rapport aux savoirs scientifiques ? Comment caractériser leur
place au sein de la communauté scientifique et dans les différents savoirs ? Quelle légitimité peuton conférer aux savoirs endogènes ? Faut-il nécessairement des stratégies de validations pour
leur attribuer une scientificité reconnue ? Et quelle est la responsabilité des scientifiques, des
organismes non-gouvernementaux et des organismes internationaux et des institutions
documentaires (Archives, Bibliothèque et Musée) ? Cet appel ambitionne d’explorer les apports
transversaux entre savoirs endogènes et savoirs exogènes, leurs points de convergences ou de
divergences ou encore les stratégies de patrimonialisation qui peuvent être mises en œuvre. La
patrimonialisation est ici entendue sous deux formes : la première entend examiner la diversité
des savoirs dits locaux ou endogènes en les considérant comme des « objets patrimoniaux »
(Davallon, 2006). La seconde implique l’examen des actions permettant de faire de ces
connaissances matérielles, immatérielles, symboliques et sacrées des objets patrimoniaux
destinés à être sauvegardés.
Le comité scientifique invite les chercheurs à soumettre des contributions originales
portant sur la thématique « savoirs endogènes en question ». Les propositions doivent partir
d’une part de réflexions sur les enjeux de la préservation, de la transmission, de la circulation et
de la validation des savoirs endogènes, et d’autre part, d’études de terrain et de recherches
actions participatives. Ainsi, les propositions pourront s’inscrire dans les axes suivants :
● L’axe 1 porte sur les questions épistémologiques et sémantiques entre savoirs
traditionnels, savoirs endogènes, savoirs vernaculaires et l’oralité dans la transmission
des connaissances, puisqu’ils s’orientent sur des formes d’organisation sociales et
culturelles. Cet axe sera le lieu d’examiner l’apport du folk science (ethnoscience), en ce
sens qu’elle participe « d’une démarche ethnographique visant à mettre en lumière les
processus et systèmes cognitifs, particulièrement dans leurs aspects classificatoires et
nomenclaturaux, processus et systèmes ayant permis et permettant aux sociétés une mise
en ordre opérationnelle des faits, objets et phénomènes de leurs environnements naturels
et aussi sociaux » (Barrau et al., 1985). Il s’agira de discuter de l’apport des conventions
des Nations Unies, de l’Unesco notamment à travers le Protocole de Nagoya (2010) dans
le processus de valorisation des savoirs endogènes, en ouvrant des pistes de réflexion
orientées entre autres sur leur complémentarité avec les archives culturelles, leur
patrimonialisation et les enjeux relatifs à la propriété intellectuelle.
● L’axe 2 interroge l’apport des savoirs endogènes pour la compréhension des objets
culturels exposés dans les musées en mettant en perspective les questions liées à la
sacralité, au visible et à l’invisible (symbolique et mystique) et à l’exposition d’objets qui
relèvent souvent du secret. Ces questions interpellent d’abord la manière de considérer
les objets (simple objet exposé, culturel) et la dimension cultuelle qui les traverse et qui
leur donne du sens.
● L’axe 3 questionne l’identité et l’interculturalité dans la construction des savoirs
endogènes en interrogeant les possibles critères de classification de ces connaissances, et
en appréhendant leur apport au développement des Sciences de l’Information et de la
Communication (SIC).
● L’axe 4 : ici, les réflexions pourront porter d’une part, sur la scientificité des savoirs
endogènes (les outils et les moyens de validation, les techniques de collecte et de mise à
disposition). D’autre part, sur les stratégies de valorisation par le numérique, notamment
avec le web sémantique, en examinant leur impact sur la société, la promotion des langues
locales, les pratiques culturelles et la défense des droits des autochtones.
● L’axe 5 : il s’agira d’appréhender l’articulation entre l’ouverture des savoirs (sciences
ouvertes), la justice cognitive, les communs du savoir et les savoirs endogènes, puisque la
tendance actuelle implique une mouvance vers une épistémologie sociale. Cette dernière
« analyserait la dimension sociale de la connaissance. Celle-ci a non seulement des
sources directes, celles auxquelles le sujet a lui-même accès, mais aussi des sources
indirectes reposant sur la confiance ou sur l’autorité accordée à autrui. Elle s’intéresserait
donc aux conditions de la transmission de l’information venant d’autrui, et aux relations
de confiance et d’autorité épistémiques, notamment dans le domaine des sciences »
(Bouvier & Conein, 2007).
● L’axe 6 propose d’explorer le rôle des femmes comme réceptacle de certains savoirs afin
d’observer comment ces derniers s’élaborent, se transmettent, se complètent et évoluent
dans le temps, en tenant compte des rapports sociaux et des identités genrées. Les
contributions pourront mettre l’accent sur le genre comme facteur important dans la
transmission des savoirs et son inscription dans les rapports socialement construits entre
hommes et femmes.
Références documentaire
Agrawal, A. (2002). Classification des savoirs autochtones : La dimension politique. Revue internationale des
sciences sociales, 173(3), 325. https://doi.org/10.3917/riss.173.0325
Barrau, J., Bonniel, J., Chevallier, D., Dos Santos, J., & Fabre, D. (1985). Les savoirs naturalistes populaires.
Éditions de la Maison des sciences de l’homme. https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.3684
Barthélémy, C. (2005). Les savoirs locaux : Entre connaissances et reconnaissance. VertigO, Volume 6 Numéro
1. https://doi.org/10.4000/vertigo.2997
Bisanswa, J. K. (2000). V. Y. Mudimbe : Réflexion sur les sciences humaines et sociales en Afrique*. Cahiers
d’études africaines, 40(160), 705-722. https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.45
Bortolotto, C. (Éd.). (2011). Le patrimoine culturel immatériel : Enjeux d’une nouvelle catégorie. Éditions de la
Maison des sciences de l’homme. https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.3545 ²
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● Notification d’acceptation : 10 avril 2024
● Retour de articles corrigés : 10 mai 2024
● Publication : juin 2024